L’aube se lèvera bientôt sur une nouvelle année qui, je l’espère, me réservera plein d’heureuses surprises. Comme souvent, j’ai encore passé une nuit blanche et telle une vampire anémique, je me prépare à retourner dans mon cercueil pour prendre un peu de repos.

Mais avant d’éteindre l’écran d’ordinateur, il me faut inaugurer mon blog. Peste ! Moi qui déteste tenir un journal intime…
Mais après avoir posé une question toute simple à des membres du forum des Romantiques :
De quelle(s) branche(s) romantique(s) faites-vous partie ?
je me suis dit qu’il serait temps d’établir un carnet de mes réflexions en tant que lectrice de Romance.

Romance.
Pour les néophytes, il s’agit du terme anglo-saxon pour désigner ce genre littéraire.
En France, on parle indifféremment de livres à l’eau de rose, littérature fleur bleue, romans sentimentaux, etc.
Mais la plupart des gens ignorent de quoi il en retourne réellement.

Lire tous les Stephen King ne ferait pas de moi une sommité du genre Epouvante, ou ingurgiter tous les Agatha Christie et Arthur Conan Doyle ne me donnerait pas le droit de m’auto-proclamer docteur es Policier. Ces genres ne se résument pas à une poignée d’auteurs, ou de livres choisis au hasard, ou de bouquins inclus dans une collection dite du genre concerné. Si j’avais la prétention de me croire experte soit du genre Policier, soit de l’Epouvante, en n’ayant lu que quelques exemplaires, je m’exposerais à la risée des vrais experts, à savoir les fans et connaisseurs.

Que les non-fans dénigrent autant qu’ils le veulent. Que les scientifiques dissèquent tout leur saoul. Ils feront toujours fausse route en ce qui concerne le lecteur de Romance, à moins d’en devenir un eux-mêmes. Ou du moins, jusqu’au jour où ils apprendront à ressentir de l’empathie à l’égard du lecteur de Romance.

Voilà pourquoi je crois bon de me présenter.
Je ne suis pas un tableau de statistiques, ni un schéma comportemental prédéfini par des savants, ni un stéréotype dans l’imaginaire de la société.
Je suis une fan, parmi des millions à travers le monde. Et aussi vrai que chaque individu est différent, chaque lecteur de Romance est différent.

En France, je ne sais pas pourquoi, chaque fois que l’on parle de roman d’amour, les gens pensent immédiatement à Harlequin. Certes, il s’agit de la plus grosse maison d’édition du genre dans notre pays et en terme de volumes, probablement celle qui vend le plus. Mais au risque de surprendre l’inculte, certains lecteurs de Romance n’ont jamais de leur vie touché à un seul Harlequin. Surprise !

Personnellement, j’ai toujours beaucoup lu. Ce doit être l’un des dénominateurs communs à la majorité des lecteurs de Romance. Nous sommes ce que les instituts de sondages qualifient de Grands Lecteurs.
Alors que la moyenne nationale en 2004 était de 11 livres lus par Français, beaucoup de Romantiques vous confirmeront lire au moins 11 livres… par mois. Et ne croyez pas que nous ne lisons que de la Romance. Vous m’offenseriez en présumant que je n’ai jamais ouvert une œuvre de Dostoïevsky, Yourcenar ou Starobinski.
Imaginez-moi dans la peau d’une littéraire si cela vous rassure. Mais j’ai tout de même obtenu un bac scientifique, spécialité mathématiques. Surprise ?

Vous vous demandez comment diable l’on devient un romance-junkie ?
Dans mon cas, je fonctionne au coup de cœur.
Enfant, après la diffusion des Sissi à la télévision, je fouillai tous les livres à son sujet, mais aussi ceux à propos de l’Autriche, la Hongrie et la Bavière, assoiffée d’apprendre l’Histoire de ces pays, leur culture, géographie, économie, … tout.
Idem après le Docteur Jivago. J’achetai illico le roman et me mis en quête de manuels sur la Russie, son passé, sa langue, sa politique, etc.
Pareil avec Autant en Emporte le Vent. Le roman fut dévoré en quelques jours et je m’empressai de me documenter sur la guerre de Sécession, la culture sudiste et nordiste, l’esclavage aux Etats-Unis d’Amérique, etc.

Ainsi, à l’âge de onze ans, un ami de la famille me remit un carton de livres. Le bougre ignorait certainement la teneur de son cadeau. Autrement, je doute qu’il m’en aurait jamais fait don. Du petit lot de bouquins, je ne me souviens que de deux sensations. D’une part, une fascination horrifiée pour les premiers et uniques S.A.S. de Gérard de Villiers, et autres ersatz, de mon existence — ceux-ci composaient la quasi totalité du lot. De l’autre, l’émerveillement en tombant sur deux romans de Barbara Cartland — publiée chez J’ai lu — rescapés dans ce paquet de livres plutôt destinés aux adultes.

C’était comme ré-explorer la trame des contes de fées, mais en plus élaborée. Avec mon intérêt pour l’Histoire et mon faible, aujourd’hui encore, pour les contes de fées, Cartland séduisit de suite mon âme romanesque. Les histoires se finissaient bien, tout en me permettant de m’évader de manière ludique aux temps des rois et des reines. Grâce ou à cause de cela, je développai une passion pour l’empire britannique du XIXème siècle.

Pendant plus d’un an, j’alignai les Barbara Cartland à un rythme effréné, parfois jusqu’à deux par jour… même si au bout de dix romans, on finit par les trouver répétitifs. A l’époque, elle était le seul auteur du genre de ma connaissance. Et même si, dès la première ligne, je pouvais d’avance réciter tout un chapitre, elle m’apportait le sourire et la détente. A côté, malgré mon adoration pour Flaubert et Maupassant, ceux-ci me donnent plus souvent le cafard que la pêche.
A l’adolescence, j’étais déjà bien assez dépressive, paranoïaque et névrotique comme cela. Voir le monde à travers des lunettes roses, l’espace d’un bouquin, m’a plutôt été bénéfique puisque je suis encore parmi vous aujourd’hui.

A la fin des Cartland se trouvaient des extraits du catalogue de J’ai lu. Pendant longtemps — un an donc —, je ne voyais pas l’intérêt de me pencher dessus. Seul un écrivain au nom imprononçable s’imprima dans mon subconscient, peut-être du fait de son originalité, et peut-être aussi parce que l’auteur se trouvait en fin de catalogue. Quoi qu’il en soit, le hasard me fit emprunter à la bibliothèque, à douze ans, un livre relié de chez France Loisirs, intitulé Quand l’Ouragan s’Apaise, de Kathleen E. Woodiwiss. Le titre m’évoquait Autant en Emporte le Vent, le résumé titillait ma curiosité, et le nom improbable de l’auteur me paraissait étrangement familier, tout en m’étant parfaitement inconnu.

Sans me douter de ce qui m’attendait, je commençai le roman le soir-même. Et pour la première fois de ma vie, je passai une nuit blanche. De la première ligne à la dernière, je ne pus plus lâcher l’histoire. Que dire, sinon que le livre me fit l’effet d’un ouragan. J’incitai ma mère à devenir membre de France Loisirs, mais à ma grande déception, pas d’autre roman de l’auteur n’était vendu dans leur catalogue. Après à peu près deux ans sans aucun Woodiwiss en vue au club, je fis mes adieux à France Loisirs.
Entre-temps, j’avais dévalisé les rayons de la bibliothèque car si l’auteur n’avait écrit qu’une poignée de romans, il fallait s’inscrire sur une liste d’attente pour avoir une chance d’emprunter l’un d’eux.

Puis un jour, au détour du rayon livres d’un hypermarché, je remarquai un épais volume, édité chez J’ai lu, intitulé Cendres dans le Vent de Kathleen E. Woodiwiss. Folle de joie, j’achetai le pavé, publié alors en littérature générale — livre de poche à couverture blanche relativement neutre. Et soudain, je me rendis compte que J’ai lu publiait d’autres romans de l’auteur.
Alors, me vint tout naturellement l’envie de collectionner les livres de Woodiwiss. Et me voilà à commander plusieurs de ses œuvres chez mon libraire.

Imaginez mon choc en examinant, le jour de la réception, les couvertures à fond jaune — la même collection que les Barbara Cartland — de certains exemplaires et d’autres arborant un couple plus ou moins intimement enlacé sur fond rouge criard. Jamais je n’avais prêté attention à ce type de livres — les rouges — auparavant. Effarée, je constatai que mon auteur fétiche, digne héritière à mes yeux de Margaret Mitchell, était publié dans la collection Aventures et Passions (A&P), identifiable par une couverture pour le moins flamboyante.

Mais que voulez-vous, j’étais fan de l’auteur. Derrière ces couvertures discutables se cachaient de merveilleux romans. Passion, violence, dépaysement, et — comble de bonheur — happy-end constituaient tous les ingrédients d’un Woodiwiss.
De fil en aiguille, je me familiarisai avec les A&P. J’eus la chance de m’y intéresser alors que la collection débutait. Shirlee Busbee, Julie Garwood, Johanna Lindsey, et tant d’autres m’ont bouleversée, révoltée, exaltée, enchantée… Que j’aime ou non un auteur ou un roman, il me fallait juste toutes les parutions de cette collection.
Je fis ensuite la connaissance des Amours et Destins (A&D), Amours et Suspense et autres collections de J’ai lu. Mais passionnée d’Histoire, les romances contemporaines, ou tout au plus modernes, ne m’intéressaient pas.

Durant cette période, j’eus la chance de me faire une amie très chère. Lorsque je lui révélai, à elle et elle seule, mon vice caché, citant Kathleen E. Woodiwiss comme référence, elle m’avoua être elle-même une fervente admiratrice. C’était un soulagement pour elle de pouvoir partager cette passion avec quelqu’un d’extérieur à son cercle familial — sa mère l’avait initiée aux romans d’amour. Et moi, je jubilai d’avoir enfin trouvé quelqu’un avec qui échanger sur ce point. Avec elle, je n’avais pas à feindre d’être jusqu’au bout des ongles la petite fille modèle première de la classe. Je n’avais pas à cacher mon penchant pour les histoires romantiques qui se finissent bien. J’étais moi.
Elle ne me jugeait pas. Je n’avais rien à lui prouver. Et réciproquement.

Mon amie fut celle qui m’introduisit à Harlequin. Jusque-là, il ne m’était jamais venu à l’esprit d’en consulter un seul. A quatorze ans, je feuilletai mes premiers Harlequin, prêtés par ma camarade. Mais je n’y accrochai pas. Ni à la collection Royale avec ses cadres historiques; ni aux contemporains Rouge Passion, Horizon, Azur, … ; ni aux fantastiques 6ème sens. Harlequin ne me convenait pas en ce temps-là.
Je ne jurais que par mes chers A&P. De temps à autres, j’achetais un Presses de la Cité, un Succès du Livre, un Tallandier. Mon amie me prêtait des France Loisirs, puisque sa mère y était membre.

Puis vers quinze ans, je pris la décision de couper court à ma passion des Romances. Je me trouvais trop accro, en état de manque perpétuel, notamment concernant mes auteurs préférés, surtout lorsque je n’avais plus rien à me mettre sous la dent. Les A&P ne suffisaient plus à contenter ma fringale, mais autre chose qu’un A&P ne pouvait me satisfaire. Donc douloureusement mais résolument, je me séparai de toutes mes romances, sans exception.

Les cinq à six années qui suivirent furent celles pendant lesquelles je lus le moins de ma vie. En me coupant de la sorte de ce qui me faisait réellement vibrer, à savoir lire de la Romance, j’avais coupé la source-même du plaisir que m’apportait la lecture en général.
Je ne lisais plus que par obligation. En conséquence, les mots perdirent toute saveur.
En resongeant à cette période, je ne voudrais pour rien au monde revenir en arrière. Durant ce laps de temps, ma propension à la dépression s’aggrava. Je me repliai sur moi-même. Plus que jamais, je réprimais ce que j’étais au tréfonds pour adhérer à l’image lisse de sage intello que je renvoyais. Les autres y croyaient certainement, mais derrière les apparences, le mal-être m’infectait inexorablement.
Si ma meilleure amie n’avait pas été là dans les moments les plus critiques, peut-être…

Mon corps et mon esprit devinrent comme ankylosés, privés depuis trop longtemps des sensations de joie authentique. Les seules émotions que je ressentais encore avec violence étaient les peines et les tourments. Mais la plupart du temps, j’affichais indifférence, anesthésiée par une mélancolie chronique. Aussi, lorsqu’un après-midi de ma vingtième année d’existence, mon œil s’attarda quelques secondes sur une couverture de livre, je passai néanmoins mon chemin. Tous les jours, sur le trajet de la faculté, mon œil dérivait vers ce bouquin, exposé dans le kiosque à journaux. Mais jamais je ne ralentis le pas.

Quelques semaines plus tard, en parcourant la section papeterie jouxtant le minuscule rayon livres d’un magasin, j’aperçus une couverture vaguement familière. Pendant près de deux minutes, je restai immobile, à la contempler. Puis je saisis le livre, le tournant et retournant entre mes mains. Un Harlequin, collection Les Historiques. En couverture, un homme en costume d’époque posait dans un jardin fleuri bleu-violet-lavande. Les teintes très douces n’agressaient pas le regard. Un instant, je les comparai au rouge tapageur des A&P.
J’achetai le livre ce jour-là.

Il me plut. Pas passionnément. Mais pour la première fois depuis des années, j’avais apprécié de lire quelque chose. Et après avoir refermé le livre, une impression de baume au cœur perdurait et allégeait ma tristesse coutumière. Par la suite, j’achetai d’autres Harlequin Historiques. Et peu à peu, je retrouvai ces anciennes sensations de joie simple. Le sourire revint sur mes lèvres avec plus de naturel et de sincérité. Cela ne se fit pas d’un seul coup, mais progressivement, presque à mon insu.

Le goût de la lecture renaquit en moi. Et avec lui, le désir de relire des Cartland et des A&P, tout en continuant à explorer les Harlequin Historiques. Mais les nouveautés de J’ai lu me déçurent. Les A&P avaient perdu leur piquant des débuts; les émotions comme feutrées par rapport aux premiers romans dont les passions éclataient de sauvagerie.
Bref, je choisis de réacquérir mes vieux A&P favoris, délaissant les nouvelles parutions. En revanche, je me ruai sur les Harlequin Historiques, trouvant là un style et un souffle nouveau pour moi. Très vite, je me mis à les collectionner.

Quelques mois après, une certaine lassitude des Historiques s’esquissait et comme la couverture d’un Harlequin Rouge Passion m’alléchait, je l’achetai. Contre toute attente, il me ravit totalement. Bien que jusque-là lectrice de romances quasi-exclusivement historiques, les histoires contemporaines d’Harlequin commençaient à sérieusement piquer ma curiosité. Si bien que très vite, ma liste de romances contemporaines à lire rivalisa en longueur avec celle des historiques.

A peu près à la même période, mon chemin me mena jusqu’au forum des Romantiques. Et là, je compris que je n’étais plus seule au monde. Nous n’aimions peut-être pas tous les mêmes livres ou les mêmes auteurs, mais nous avions en commun notre amour de la lecture en général et de la lecture de Romance en particulier. Quoi de plus magique que de débattre sur un même livre avec d’autres personnes, qu’elles soient de France ou d’ailleurs ?
Au contact de ces internautes, j’appris et je m’enrichis de leurs expériences respectives. Le réconfort que je puisais en eux m’aida à trouver et accepter ma propre identité.

C’est dans ce groupe de fans que je pris conscience avec indignation, un jour, de ce que les connaisseurs appellent mi-figue mi-raisin la traduction charcutée. Certes, j’avais bien soupçonné ce phénomène à quelques reprises, mais jamais de manière aussi flagrante. Le délit concernait un Harlequin Historique, Au Nom de la Tentation, appartenant à une série que je suivais avec assiduité, d’un auteur que j’adorais : Deborah Simmons. Après avoir écrit à l’écrivain pour lui manifester ma consternation, je dus me rendre à l’évidence : la traduction avait été plus que bâclée. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Et inspirée par l’exemple d’autres Romantiques, je passai du côté obscur : la V.O.

Mon anglais de l’époque ne surpassait guère celui que je pratiquais au lycée. Je dus suer sang et eau sur… euh, mes deux — ou trois ? — premières romances dans la langue de Shakespeare. Mais jamais je n’ai regretté cette décision.
Imaginez l’émerveillement d’un enfant qui entre pour la première fois dans un magasin de jouets ou de bonbons. Décuplez cette émotion, et vous aurez une petite idée de ce que j’ai ressenti en découvrant la V.O.
D’incroyables auteurs non traduits, des bijoux de romances classiques ou atypiques, des sous-genres de la Romance inconnus en France… Des choix, des variétés, de la qualité dont je n’avais pas la moindre idée, jusqu’aux émotions qui semblent plus intenses dans cette langue étrangère !

Grâce à la V.O., j’ai retrouvé un enthousiasme tout neuf pour la Romance, comme si je redécouvrais pour la première fois Kathleen E. Woodiwiss.
Les Romances ont évolué. Moi-même, j’ai évolué. Mes auteurs fétiches d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec ceux d’hier.
Et cependant, la Romance actuelle continue de me faire vibrer, me provoquer, m’enchanter et me divertir, d’une façon à la fois familière et cependant originale.

Alors qu’importent les préjugés des autres et leurs méconnaissances.
Je suis une lectrice de Romance.
Eux, non.